Tuesday, July 19, 2005

TN décembre 2004

Tokyo, 12 décembre 2004. Ambiance : dimanche après-midi, pâtes au déjeuner, lessive, mauvais temps et froid. Autant dire que j'ai mangé des nouilles, dedans le linge pendouille, dehors ça mouille et je me gèle les pieds (aussi). Votre parution clandestine préférée est de retour. Ecrite silencieusement depuis ma cachette tokyoïte. L'heure est grave : Isa a disparu. Envolée. Mercredi matin, par la Lufthansa. De là à dire qu'elle a été déportée par les Boches, il n'y a qu'un pas, que je n'hésiterai pas à franchir, au nom de l'inimitié quasi-génétique qui nous lie aux Schleus, qu’on les considère comme notre ennemi héréditaire ou grand frère - de sang - européen. Ich liebe dich, moi non plus. Vous avez remarqué aussi comme, bien qu’on soit censés être sevrés depuis longtemps, on reste instinctivement attirés par les Teutons ?

Après 3 presque-mois à Tokyo pour son 4ème séjour au Japon, Isa a donc rejoint ses pénates provençales. Ici, c’est comme du vide partout. Dans l'armoire, dans la bibliothèque. Dans le frigo (c'est où déjà le supermarché ?). Dans le futon, désormais presque aussi froid. Il faut réapprendre à faire la lessive, le repassage, le lit, les courses, la cuisine (le ménage, j’ai jamais su). On perd difficilement les bonnes habitudes. Je continue à rabaisser la cuvette des toilettes après pissou, à me prendre les pieds dans ses cheveux, embusqués ça et là.

Maintenant que le quota de pleurnicheries est rempli, je peux vous avouer que je retrouverai bientôt Isabelle, car je rentre en France la semaine prochaine (arrivée prévue à Marignane samedi 18 au matin), pour y passer les fêtes (retour vers l’exil le 4 janvier). Et puis pendant son séjour, Isa et moi nous sommes ménagé un paquet de très bons moments. Outre ceux déjà relatés dans ces colonnes (Okinawa, le zoo de Tama…), nous avons visité les trois plus importants sites touristiques autour de Tokyo : Nikkô, Hakone et Kamakura. On a goûté aux saveurs d’Ishikawa-chô (la première chinatown du Japon, à Yokohama), avons visité un temple de Kawasaki (qui est une ville et pas seulement une marque, si vous m’autorisez). Partout, voyager en dehors des saisons touristiques était un vrai régal, et à chaque fois, nous avons fait un détour pour plonger avec délice dans des onsen, dont on regrettera juste leur non-mixité.

On a encore participé à la Nuit des Publivores, et on s’est fait un tas de bons restos (les désormais classiques yakiniku, yakitori, katsu-don et autres izakaya), en amoureux ou avec une bande de joyeux lurons.

J’ai aussi profité des conseils d’Isa pour remeubler l’appartement, en achetant une table basse, un meuble pour la buanderie (étagère à 7 niveaux pour entreposer médicaments et cosmétiques – en ce qui me concerne les 30 cm2 du réservoir de la chasse d’eau me suffisaient) et des luminaires plus chaleureux que les néons d’hôpital qui faisaient jusque là office d’éclairage. La table basse a notamment servi pour un nouveau rituel : 1 fois par semaine on se retrouvait pour une soirée tarot avec quelques copains, qui sont très complémentaires : l’un nous explique bruyamment la stratégie, l’autre compte amèrement les points et le troisième nous ôte tous nos complexes de débutants ; je ne donnerai pas les (pré)noms, parce que je ne veux vexer personne et surtout pas faire honte aux Bretons ;-)

Le reste du temps, j’ai eu beaucoup de travail, et si je m’efforçais de rentrer avant 20h, trop souvent c’était plus tard, sans compter que je n’ai pas pour autant arrêté les cours de jap hebdo (jeudi de 19 à 21h). En semaine on ne sortait donc quasiment pas, et on se rabattait sur des films : Solaris (rien pigé à la V.O.), The Man Who Knew Too Little (comédie sympatoche avec Bill Murray), The Hours (pas drôle mais très bon), The School of Rock (pas bon mais très drôle), The End Of Days (pour c’était notre quotat d’Arnold Schwarzenegger, ou Shuwa-chan, comme ils l’appellent ici), Snatch (à voir et à revoir), Sur mes lèvres (inhabituel, avec Vincent Cassel et Emmanuelle Devos), Something's gotta give (sorte de vaudeville avec Jack Nicholson et Diane Keaton, très original et touchant juste) et Howl’s moving castle (le dernier Miyazaki, toujours fascinant même si moins profond, comme le disait Isa). Et des livres : l’ensemble de l’œuvre de Maurice Leblanc n’a plus de secret pour elle, qui a dû lire tous les Arsène Lupin, ainsi que Howl’s moving castle en V.O., car le film est adapté d’un roman anglais ; quant à moi je n’ai pas fait dans le joyeux, avec Moi, l'enfant autiste (c’est le titre d’une autobiographie), L'angoisse du roi Salomon (un autre Romain Gary sous le pseudo d’Emile Ajar – un style toujours aussi jouissif) et L'automne à Pékin (Boris Vian, qui décidément a du mal à dissocier l’amour et la mort).

Sinon, vous vous souvenez de mon ami Masa, tombé amoureux d’une photo en avril, et ayant rencontré en juin la version en trois dimensions ? Eh bien, comment dire, il a fait tant et si bien que l’une des 3 dimensions (la largeur, pour être précis) ne devrait plus tarder à enfler. En clair : la fille, prénommée Sachiyo, est enceinte de lui, et ils vont se marier l’an prochain ! En japonais, on appelle ça « dekitchatta kekkon » : un mariage quelque peu forcé par l’arrivée d’un bébé. Incroyable. Masa est Mr. Incroyable. Je leur souhaite bien du courage car ils ne sont pas sortis du ryokan : les parents de Sachiyo, qui se sont trompés de siècle, voient d’un très mauvais œil que leur fille quitte la province pour s’installer dans la capitale avec un garçon qu’ils n’ont pas choisi eux-mêmes, d’autant plus que le salaire de ce dernier suffira difficilement à faire vivre 3 personnes. Souhaitons-leur tout plein de chance et de bonheur.

Bon, je ne vais pas partir en vacances sans dire un petit mot sur mon boulot. C’est toujours loin d’être reposant et exaltant, mais au moins c’est très varié. Ceci dit, ces 2 derniers mois ont surtout été marqués par l’organisation de réceptions à la Résidence de l’Ambassade. Ce type d’événements a lieu presque tous les jours, et lorsque c’est plus ou moins commercial, c’est la ME (le service économique de l’Ambassade, auquel j’appartiens) qui s’en occupe. Coup sur coup, notre service a ainsi dû préparer la remise de l’Ordre du Mérite à 2 personnalités japonaises pour leurs bons et loyaux services (l’une a été éclaboussée récemment par un scandale de faux-étiquetage, bien joué…), le lancement de l’édition japonaise du magazine l’Officiel de la Mode, la célébration de la nouvelle boutique tokyoïte de Jean-Paul Gaultier et la première de la nouvelle ligne féminine de Dynastar. Je vous rassure, la plupart des frais sont pris en charge par le client, mais quand même, il y a des types payés par l’Etat (dont moi) qui perdent leur temps à organiser ça. Et punaise, vous trouvez sans doute que l’administration française c’est procédurier, mais vu de l’intérieur, c’est bien pire… La récompense : pouvoir participer à ladite réception. Tu parles. Quand il y a une Isa qui m’attend à l’appartement, avec un bon plat de spaghettis-bolognaise et un bouquin ! C’est pas d’avoir serré la main de Jean-Paul Gaultier qui m’aura consolé. Remarquez, je préfère ça que lui faire la bise, et finalement j’ai moins peur d’y perdre des doigts que quand il s’agit d’un ministre.

Au niveau ambiance générale, vous savez peut-être que le Ministère de l’Economie et des Finances est l’un des plus avancés dans les réformes de tout genre, et ça rationnalise à tour de bras. En avril, Ubifrance (agence pour le développement international des entreprises, qui est le pendant en France des ME -Missions économiques- installées à l’étranger) a été « restructurée » : une partie du personnel déménagé de force à Marseille et une centaine d’emplois supprimés. Et depuis le 1er décembre, la Direction à laquelle j’appartenais n’existe plus, ayant été fondue avec le Trésor et la Direction de la Prévision dans une nouvelle Direction appelée DGTPE. Bref, le climat est plutôt à la réduction des effectifs et moi qui me tâtais pour faire carrière, je crois qu’on est en train de choisir pour moi. On n’a rien à envier au secteur privé...

Parmi les événements qui ont marqué le mois dernier : la réélection de Dabeuliou aux Etats-Unis. A croire que les électeurs américains ont hiberné ces 4 dernières années et ne se souviennent pas que le méchant dans Dallas s’appelait aussi Jr., l’escroc texan fou de pétrole et dangereux. L’exotisme, ici, c’est que Les journaux japonais sont en général pas mécontents de cette réélection. Quant à l’opinion publique, a priori elle n’est pas pro-Bush mais on ne les sent pas plus motivés que ça.

Le monde continue à tourner… pour l’instant. Il semble pourtant un peu désaxé, d’ailleurs j’ai remarqué, et je ne suis pas le seul, que la nuit tombait beaucoup plus tôt (environ 1 heure) que les autres années à la même époque. Est-ce le cas aussi en France, ou est-ce seulement le Japon, qui aurait été déplacé dans l’hémisphère nord à force de typhons et de tremblements de terre ? Tokyo a d’ailleurs essuyé la semaine dernière sa plus puissante tempête en quarante ans (copyright Olilop-Tokyo Connection). Pendant la nuit, à cause des gémissements sinistres de l’immeuble malmené par des bourrasques d’une force incroyable, difficile de fermer l’œil, quant aux oreilles elles n’ont malheureusement pas de paupières. Le lendemain, les rues désertes de Roppongi étaient jonchées de dizaines de cadavres de parapluies bon marché démembrés par la tempête.

Et tempête en décembre, t’en chies en janvier. Veuillez me passer cet aphorisme quelque peu irrévérencieux, mais bordel je le sens plus que prophétique ! Que cela ne nous empêche pas de passer d’excellentes fêtes, dont le but est d’oublier les horreurs de l’année en célébrant la joie d’y avoir survécu, et de se gonfler d’espoir pour celle à venir et de confit d’oie pour affronter les rigueurs de l’hiver. De la salade et des loukoums ! (la paix soit avec vous)

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