Tuesday, July 19, 2005

TN 25 décembre 2003

Tokyo, un 25 décembre.

Joyeux anniversaire au petit Jésus, qui tient chaud aux Chrétiens, depuis 1970 ans qu’il crèche dans leur coeur (2003 moins 33 ans ! oui, c’est un peu tordu comme calcul...).

Un joyeux anniversaire aussi à l’Empereur du Japon, qui a donc fêté ses... euh, ses nombreuses années le 23 décembre. J’ai tout vu, j’y étais.

J’y suis allé avec Erwan, et sa femme Christelle, ainsi que Sébastien, un autre jeune de la ME, et sa copine Céline. Sur les conseils de plusieurs vétérans de ce type d’excursion, nous nous étions donné rendez-vous à 5h30 (oui, du matin !) à la station Roppongi, près de chez moi. Après une courte nuit, je retrouve Sébastien et Céline, qui ont 1 heure de retard, alors qu’Erwan nous a prévenus qu’il nous rejoindrait encore plus tard. Sachant que certaines personnes campent carrément la veille devant le château impérial, on se disait qu’on ne serait sûrement pas en avance.

Nous arrivons au château vers 7 heures. Pas un chat en vue, ce qui signifie probablement que nous ne sommes pas au bon endroit pour faire la queue. Nous demandons à un policier, qui nous indique les fins-fonds du parc qui borde la demeure impériale. Au passage, il nous informe que les portes du château ouvriront à 9h30. Arrivés à l’endroit indiqué, nous sommes surpris et demandons confirmation, car il y a, au maximum, 25 personnes dans la file d’attente. Nous nous y glissons, à la fois soulagés d’être parmi les premiers, et perplexes, car la foule n’est pas à la hauteur de tout ce qu’on nous avait dit. Les minutes passent, mais la file ne s’allonge presque pas. Un léger malaise s’installe, et nous commençons à nous demander sérieusement ce qui cloche. Les questions se succèdent (sommes-nous vraiment le bon jour ? sommes-nous vraiment au bon endroit ?) et avec elles les hypothèses de plus en plus fantaisistes : et si entretemps l’Empereur était tombé malade et qu’on était les seuls à ne pas le savoir ? et si le policier de tout-à-l’heure nous avait dirigés exprès vers une file d’attente bidon, pour se débarrasser de visiteurs présumés importuns ? Cette éventualité commence à prendre corps quand on observe les gens qui attendent avec nous : beaucoup ont des airs un peu bizarres. Ce ne sont quasiment que des vieux aux airs débiles, sauf un couple de jeunes, pas très net non plus : la fille, fébrile, n’arrête pas de chercher la petite bête à son copain qui, stoïque, la laisse lui nettoyer des taches sur ses vêtements, lui fouiller les cheveux, les oreilles, même lui éclater un bouton... Et surtout il y a un type qui se met à me parler. Au début je suis plutôt agréablement surpris qu’un Japonais m’adresse spontanément la parole. Mais bien vite, il commence à me taper sur les nerfs : le pauvre bougre n’a plus qu’une dent, ce qui rend son japonais quasiment incompréhensible, et surtout il refoule gravement du bec. Ses allures de clodo auraient dû me mettre sur la piste : il s’agit certainement de ces pauvres hères qui hantent les parcs japonais, sans abris pacifiques et discrets, mais poussés par la solitude dans une folie douce, qui ne lâchent plus prise quand ils ont trouvé une victime pour écouter leur monologue. Partagé entre le malaise et la pitié, je finis par feindre de l’ignorer, mais il semble ne pas en avoir conscience et continue son babillage importun et nauséabond. Autant vous dire que les 2 heures qu’il nous reste à attendre seront longues... d’autant plus que peu après nous sommes abordés par un fondu d’un autre genre : en treillis de camouflage et casquette assortie, arborant le drapeau impérial de l’armée japonaise pendant la guerre, ce filou arrivé après les autres remonte petit à petit la file d’attente. Arrivé à notre hauteur, et ayant appris qu’on était français, il se met à débiter des âneries (la France est le plus beau pays du monde) et nous fait la stéréo avec l’autre édenté. Alors quoi, c’est nous l’attraction ?!!

Nous avions remarqué par ailleurs un groupe qui attendait plus près du château. Après m’être renseigné auprès d’eux, j’ai appris qu’ils étaient là depuis hier soir, ce qui leur donnait le droit d’être dans cette file prioritaire. On devine la fraction dure des nationalistes, plus impérialistes que l’Empereur, nostalgiques de la grandeur passée du « DaiNippon » (grand Japon), du temps où le Japon était une puissance coloniale qui tenait l’Asie Orientale sous sa botte. Il faut avouer qu’ils avaient assez fière allure, avec leur grande banderole verticale, leurs drapeaux japonais, qu’ils agitaient ou arboraient sur leurs uniformes ou leur front, et leur mine patibulaire (mais presque...), assez caractéristique des membres locaux du crime organisé. Ils m’ont d’ailleurs regardé d’un drôle d’air quand j’ai sorti mon appareil numérique, et ce n’est que maintenant que j’ai « développé » la photo sur mon ordinateur que je m’en rends compte : ils se détournent tous délibérément de l’objectif ! Sûrs qu’ils ne doivent pas porter les Blancs dans leur coeur, d’autant plus s’ils pensaient que j’étais américain...

Enfin, vers 9 heures, nous avançons un peu, pour arriver aux contrôles de police. Le dispositif de sécurité semble impressionnant : si la file d’attente s’est considérablement allongée, on distingue quand même presque plus de policiers que de visiteurs ! Il y a 3 points de contrôle successifs : fouille des sacs, fouille au corps manuelle et détecteur de métaux. La deuxième étape, effectuée par un jeune personnel féminin, n’est pas des plus désagréables (bien que je sois toujours aussi chatouilleux). Mais ça manquait de sérieux. On m’a certes demandé si je n’avais rien d’autre sur moi que l’appareil-photo et le portefeuille que je montrais, mais personné n’a vérifié, ni donc trouvé ma petite sacoche contenant des jumelles, et que j’avais oublié de signaler, en toute bonne foi. Et ils m’ont cru sur parole quand je leur ai dit que ce qui faisait sonner la machine au niveau de mon bassin, c’était ma ceinture. Alors que j’aurais très bien pu avoir une arme de petit calibre dans mon slip. Dieu merci, ce n’est pas le cas.

Plus que quelques minutes avant l’ouverture des portes. La tension monte. On aperçoit désormais 3 files d’attente comme la nôtre, qui vont se rejoindre à l’entrée. Derrière nous, la foule est devenue impressionnante. Devant nous, alors que nous avons sagement manoeuvré pour éviter Clodo-san et que Treillis-san est parvenu à se faufiler en tête de file jusqu’à ses amis les ultra-nationalistes à banderole, nous apercevons deux hommes étranges : deux japonais, un grand et un petit trapu à moustache, vêtus chacun du même grand manteau de cuir noir. Le grand (il doit faire près de 2 mètres, ce qui est très rare chez les Japonais) a les cheveux gominés et les mains jointes derrière son dos. On dirait Morpheus (pour ceux qui ont le cinéma et ont vu Matrix). Le plus impressionnant, c’est tous les policiers, en uniforme et en civil, qui s’inclinent cérémonialement à son passage, ou viennent servilement le saluer. S’agit-il d’un super-commissaire ? Il a plutôt l’air d’un chef de la pègre qui a ses entrées en haut lieu... et entre autres au château impérial.

Enfin, sans une seule minute de retard, la foule s’avance, dans l’ordre et le calme, sur le chemin qui mène aux portes du château. Ces dernières, closes le reste de l’année, nous accueillent majestueusement juste après un premier pont au-dessus des douves, alors qu’une musique zen est diffusée par des hauts-parleurs dissimulés dans les feuillages au-dessus des fortifications. Nous avançons toujours avec la masse, lentement, en rangs serrés. Nous essayons tant bien que mal de prendre des photos, mais il est presque impossible de s’arrêter tant la foule est compacte. D’autant plus que certaines mémés ne se gênent pas pour essayer de gagner des places, et tout en gardant un air parfaitement inoffensif, jouent brutalement des coudes pour arriver à leurs fins (une habitude prise dans le métro). Enfin, nous arrivons sur une esplanade qui fait face à la demeure de la famille impériale, que nous commençons à longer sur la droite. Une batterie de caméras et d’appareils photo des journalistes nous indiquent que nous sommes arrivés. La foule opère soudain un virage à 90 degrés sur la gauche, et nous avançons vers la baie vitrée surélevée d’où l’Empereur, Aki-Hito, prononcera son allocution, programmée pour 10h20. Notre réveil matinal n’aura pas été vain : nous sommes situés dans les tout premiers rangs, à 4 ou 5 mètres à peine derrière les premières banderoles.

Il nous reste quand même trois quarts d’heure à attendre, debout, forcément immobiles du fait de la densité, sans manger, sans boire, sans fumer (moi je m’en fous mais cette précision doit manquer de faire s’évanouir certains lecteurs ce Tokyo News), et sans faire trop de bruit. Le calme de la foule est olympien. Son silence, assourdissant (nos quelques éclats de rire nous attireront des regards indignés). Le ciel est serein, parfaitement bleu, seulement dérangé par quelques oiseaux de proie (euh... plus vraisemblablement des corbeaux !) et, plus haut encore, des hélicoptères. Jeunes et vieux semblent observer le plus profond respect pour le caractère sacré du lieu.

A l’approche de l’heure fatidique, la foule s’anime soudainement. Lorsque, par-delà la vitre, les portes coulissantes s’ouvrent derrière un paravent, avant même que l’Empereur paraisse, une clameur s’élève brutalement : « Tennô-heika, Banzaï ! »[1]. Alors, Aki-Hito en tête, les membres de la famille impériale se montrent au balcon, saluent, sourient, un peu crispés, au-dessus d’une mer de drapeaux rouge et blancs brandis par milliers. Puis l’Empereur s’approche du micro et un silence religieux reprend aussitôt. Discours lénifiant, insipide, convenu. Mais, sans mauvais jeux de mots, la foule est venue pour ça. Et c’est un tonnerre d’applaudissements, un déluge de « Banzaï ! » et une marée de drapeaux japonais qui saluent la fin de cette courte allocution. La famille impériale se retire rapidement après un dernier salut. C’est fini.

La foule se dissipe peu à peu, et avec elle cette ambiance fascinante. Nous passerons le reste de la matinée à visiter les jardins du château, qui sont immenses et très agréables. On y entretient une végétation riche et variée (de l’érable au thé, en passant par toutes sortes de bambous), où se cachent ça et là des bancs de bois, des baraques traditionnelles, un petite cascade, des ruines de donjon, et comme partout au Japon, un coin pour se restaurer et fumer, avec des distributeurs de boissons. Bref, un endroit très charmant, et qui doit l’être plus encore noyé sous les fleurs du printemps ou plongé dans les couleurs de l’automne. Bien sûr, pour moi, ce n’était pas franchement exaltant d’être seul au milieu de 2 couples, dans ce lieu si romantique. Heureusement que je n’étais pas enrhumé, car tous sympas que soient Erwan, Sébastien et leurs compagnes respectives, j’avais bien assez de 2


[1] « Vive l’Empereur ! » ou « Longue vie à Sa Majesté l’Empereur ! » ; littéralement, « Banzaï » signifie « Dix mille ans »

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