Tuesday, July 19, 2005

Semaine du 19 octobre 2003

Déjà le TN6. Je ne sais pas vous, mais moi je n’ai pas vu le temps passer. Les semaines me filent au ras des oreilles comme un loubard à moto au ras d’un cabas de mémé sortant du Prisunic. Sauf que moi je ne risque pas d’être décoiffé.

Ce que j’avais oublié de vous dire sur mon boulot – car en fait je viens juste de le comprendre – c’est qu’on ne travaille pas seulement pour les entreprises, mais aussi pour l’administration. Et la priorité est claire : dès qu’un ministre débarque au Japon, ou que Son Excellence l’Ambassadeur tape du pied, on laisse tomber tout le reste pour satisfaire sur l’heure la moindre de leurs demandes. Du coup on ne s’ennuie pas, car on sait qu’on n’est jamais à l’abri d’une surprise. Ce qui est rigolo, c’est que les exigences de respect de la norme ISO nous obligent dans la pratique à passer la moitié du temps à planifier notre travail, et qu’on passe l’autre moitié à traiter les demandes de l’administration, comme par hasard urgentissimes et hors programme. Du coup, si on voulait assurer aussi le travail normal, il faudrait des journées de 36h. Pas de secret, on fait des heures supp’. Le soleil sait à l’avance vers quelle heure il va se coucher, pas nous.

Chaque jour est ainsi un éternel émerveillement devant l’inorganisation de nos dirigeants et la stupidité de leurs exigences. Exemple. Tous les agents de la DREE partagent une super base de données sur Internet, donc mise à jour en temps réel dans le monde entier. Des millions d’euros, principalement en provenance de vos porte-monnaies, ont été investis pour le développement de cette merveille. Et pourtant on reçoit des demandes de technocrates de la DREE pour des infos qui existent déjà sur cette base de données. Bref, ils prennent le temps de nous faire perdre le nôtre. Autre exemple. La Chancellerie de l’Ambassade, qui puise dans l’élite de la Nation pour représenter la France à l’étranger, nous appelle parfois en prenant des airs importants, pour nous demander – en urgence ça va de soi – des informations qu’on n’a pas plus qu’eux mais qu’en 2 clics on trouve sur Internet. Mais il paraît que l’Ambassade n’aurait pas accès à Internet… Bon n’allez pas le répéter, si ça sort d’ici, je sais que c’est vous.

Pour plus de fun, ma chef de secteur, qui a dû sentir venir le coup, est en congés pour deux semaines, et c’est moi qui dois assurer derrière. Or en son absence on a deux visites de ministres à préparer : Mer, le ministre de l’Economie, et Fillon, des Affaires sociales, dont on est en droit de se demander ce qu’il fout là. Peut-être qu’il veut voir comment le Japon, qui a encore plus de personnes âgées que nous, s’en sort avec ses retraites. Vivement la sienne…

Je râle, mais l’ambiance reste bonne. En fait c’est mieux quand il n’y a pas ma chef, on perd moins de temps sur des trucs qui n’en valent pas la peine (car peu lui arrivent à la cheville dans l’art de noyer le poisson, à tel point que le sashimi la fuit, les sushi la craignent). Et même s’il me reste encore beaucoup à apprendre, je commence à me sentir plus à l’aise, et il arrive même assez souvent qu’on vienne me demander conseil sur ci ou ça. Ce qui peut signifier 2 choses : soit je suis un sage respecté pour sa science, soit je suis « trop bon trop con » parce que j’accepte de perdre mon temps à aider les autres, ce qui ne semble pas être une habitude très répandue à la ME de Tokyo… je pencherais donc plutôt pour la 2eme solution !

Avec tout ça, il m’arrive de sortir à 23h. Cela dit, je ne suis pas franchement pressé de retrouver mon appartement, car pour l’instant ce n’est pas encore très vivable. Ca commence quand même à prendre forme : j’ai mon futon, j’ai rangé mes bagages et débarrassé l’appart de quelques milliards de cartons vides. L’électroménager est acheté. Cela dit le frigo est désespérément vide faute d’aller faire les courses. Et en ce moment même je tente une expérience scientifique : ma première lessive. La machine fait des bruits bizarres, je ne sais pas qui, d’elle ou du robinet qui fuit déjà, rendra l’âme le premier.

J’ai pris des photos de mon appart, mais je ne peux pas encore vous les envoyer. Peut-être qu’un jour j’aurai une page Internet où je mettrai ce récit et quelques photos ? D’ailleurs je me suis inscrit aujourd’hui pour avoir l’ADSL et avec de la chance, dans 3 semaines je serai équipé. En attendant, vous trouverez en PJ le plan de mon appart, version powerpoint. J’espère que personne n’aura de problème pour le lire…

Aujourd’hui (samedi 25/10) j’ai visité quelques magasins de meubles. Je suis allé à Shinjuku, à vélo (à peine à 5 km de chez moi, c’est encore dans le « centre-ville »…). Shinjuku est l’un de mes quartiers favoris à Tokyo. Pourtant au premier regard ce n’est pas si différent du reste : une foule massive (plusieurs millions de personnes se croisent chaque jour à la gare de Shinjuku), des magasins et des restos en pagaille, des néons partout, le brouwawa omniprésent. Mais pour une raison étrange, une espèce d’alchimie inexplicable, je ne trouve pas (plus ?) ça oppressant. Je me suis habitué à marcher parmi ces Japonais, et je ne me lasse pas de les regarder, plus encore que les vitrines. Et puis il y avait ce samedi un petit air d’hiver enchanteur… J’aime les endroits animés l’hiver. C’est juste un peu triste de s’y balader seul, sans quelqu’un pour partager un commentaire sur tel homme d’affaires distrait, telle collégienne qui se remaquille, tel bébé avec une coupe de cheveux hirsute. Tiens, ça y est, j’ai attrapé le spleen ! Le climat, particulièrement pourri, n’arrange rien, mais la raison est sans doute plus profonde…

Et voilà, à force de ne faire que bosser, ça devait arriver ! Je n’ai plus assez d’inspiration pour remplir 2 pages. Il faut dire aussi qu’il est plus que l’heure d’aller se coucher, comme me le rappellent mes yeux qui se ferment tous seuls. Je viens d’ailleurs de m’endormir sur mon clavier, confortablement installé sur mon futon, dans ma pièce tatami, bercé par la guitare acoustique qui joue sur ma nouvelle chaîne hi-fi, apaisé et enivré par la lumière tamisée et le parfum de lavande diffusés par mon photophore. Alors je vous dis : Bonne nuit les petits et…

A la prochaine fois !


Aurélien

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