




Dans l’épisode précédent, votre héros se préparait à venir passer 2 semaines de vacances en Provence, soit le quota annuel de congés payés d’un Japonais. Il faut dire que, grâce à un sentiment de culpabilité savamment entretenu vis-à-vis des collègues, ils ne peuvent concevoir de passer plus de 3 jours consécutifs sans travailler. Moi-même, je culpabilise tellement que je me sens contraint à tenir une comptabilité rigoureuse de mes vacances : depuis 3 jours que je suis rentré, la température extérieure oscille entre 36 et 39 degrés. J’ai dormi en moyenne 9 heures par jour. Je me suis fait inviter 3 fois à la piscine, 1 baignade en bord de rivière, 2 barbecues. J’ai au compteur 2 indigestions, 3 insolations, et 1 méga coup de soleil cancérigène fluorescent dans le dos. Le bilan est nettement moins brillant côté fiesta et débauche : 0 gueule de bois à déplorer, 0 conquête féminine à célébrer. Je me rattrape par les loisirs : 5 films en salle. Il faut dire qu’avec la fête du cinéma, les places sont 6 fois moins chères qu’au Japon. J’ai vu, par ordre croissant d’intérêt : Brice de Nice (même ratage lors du passage à l’écran que Mr. Bean), Batman Begins (bof malgré la première partie), Les Poupées Russes (sympa en tous cas pour un célibataire qui approche la trentaine, vit entre deux pays, et doute sérieusement d’arriver un jour à se fixer sentimentalement), Garden State (un film américain mais beau et touchant), Sin City (à déconseiller aux personnes sensibles, mais terriblement réussi et original).
Mais place à votre feuilleton de l’été : voici le récit d’un récent périple de 4 jours avec 2 amies japonaises, chez les parents de l’une d’elles, qui habitent Kyushu (prononcer « kiouchou »). Des quatre îles principales du Japon, Kyushu est la plus méridionale, avec ce que ça implique de mer, de proximité culturelle avec la Chine et la Corée, et d’accent plein de soleil... C’est la terre de Fukuoka, de Nagasaki, l’autre martyre de la bombe 3 jours après Hiroshima (pour le message subliminal, c’est pile la date mon anniversaire^^). C’est le Japon où ont accosté les premiers étrangers occidentaux ayant visité ce pays (contrairement à une idée répandue, il y en a eu avant Saint François-Xavier, ce missionnaire du XVè ou XVIè, euh… arrondissement ?). L’île est à 6 heures de Tokyo en shinkansen, alors il vaut mieux prendre l’avion, c’est d’ailleurs moins cher. Les parents de cette amie japonaise, mi-fonctionnaires locaux, mi-agriculteurs, sont des Japonais des champs. Ils habitent ce que les Japonais des villes nomment « do-inaka » (= la « campagne profonde », avec la même légère connotation péjorative). Les habitations sont quand même regroupées en hameaux, rarement isolées.
La maison familiale est posée au milieu des rizières. Non loin, un torii (vous savez, ces portiques à l’entrée des lieux de culte shinto, un peu en forme de « pi (3,14) ») planqué dans un bosquet mène à un sanctuaire de bois sur pilotis, reconstruit après avoir brûlé à cause de collégiens maladroits qui y fumaient en cachette (je soupçonne l’histoire d’être suffisamment romancée ou rabâchée pour sa valeur morale). Le paysage général ne manque pas de charme, sans être non plus d’une beauté époustouflante : c’est plat, boueux, et en fait de végétation, au début j’ai cru qu’ils faisaient pousser des pylônes électriques. Quand donc se décideront-ils à enterrer les fils ? Pas demain selon toute apparence : outre les considérations de coût et les contraintes sismiques, les Japonais ne se montrent pas concernés outre mesure. Mes compagnons de voyage prétendent ne même plus voir les fils (ici, ignorer un problème suffit souvent à le résoudre ; c’est la méthode nia-coué, qui consiste à ignorer les inconnus dans un métro bondé pour rendre cette promiscuité supportable, ou encore ignorer collectivement un collègue pour le pousser à la démission). Ce qui n’empêche pas les cartes postales d’être retouchées pour ne pas voir tous ces câblages disgracieux.
Au Japon, la plupart des maisons individuelles sont entièrement reconstruites tous les 20 ou 30 ans, sur leurs anciennes fondations. Celle-ci a été refaite il y a 6 ans. Franchement grande pour un habitué des cages à lapins tokyoïtes. Le style est un savoureux compromis entre traditionnel et contemporain. La pièce dans laquelle nous dormons est sans doute la plus représentative du premier aspect : fusuma (portes coulissantes en bois) à chaque issue, décoration et mobilier minimalistes, omniprésence du bois, tatami (et les futons qui vont avec), butsudan (autel bouddhiste pour révérer les ancêtres) surplombé de grands portraits sepia des récents défunts de la famille, alcôve (dont j’ai oublié le nom technique) où l’on dispose certains objets de décoration en laque et de la décoration florale (ikebana). A côté de ça, ils ont des toilettes ultra modernes avec siège chauffant et jets nettoyeurs, un furo (baignoire) qui signale par quelques notes de musique que l’eau est à la bonne température, un détecteur à l’entrée qui gazouille pour accueillir tout visiteur (vite énervant vu les passages intempestifs du voisinage), de petites lumières à la base des marches qui s’allument automatiquement lorsqu’on s’approche de l’escalier... Cette « maison intelligente » est adaptée aux vieux « personnes à mobilité réduite », ce qui tombe bien car en plus des parents, elle abrite la grand-mère (« O-bâchan »). Enfin, le logis est protégé par deux chiens soi-disant de garde, sauf qu’ils sont remisés à l’arrière de la maison. Luna et Leo sont deux bons bâtards frère et sœur, gentils comme toutout. Pour l’anecdote, Leo c’est le verlan de mon diminutif japonais (Aurélien --> Auré --> Olé --> Leo). Ca a l’air tordu comme ça, mais la grand mère semblait prendre un malin plaisir à faire la confusion, par dyslexie ou taquinerie, je n’ai jamais trop su... Il faut dire que je suis vraiment très poilu pour les standards japonais (français aussi en fait).
Cette demeure très accueillante est un grand lieu de passage régulièrement visité par la famille (mon amie a un frère et une sœur, qui habitent dans le coin) et les voisins et amis qui y viennent pour échanger les derniers potins et troquer deux litres de lait contre un sac de riz ou es aubergines qui sont la fierté de la grand-mère et de son potager (en un seul mot). Outre la qualité de l’accueil qui m’a été personnellement réservé (d’autant plus touchant que je les devinais aussi intimidés que moi, sinon plus), j’ai apprécié ces relations si précieuses, cette économie « parallèle », loin des considérations de marketing et de rentabilité dans lesquelles je baigne au quotidien. Durant ces 4 jours, nous ne sommes pas restés cloîtrés dans la baraque. Certes ce fut le lieu de quelques agapes, siestes gratinées et autres sommeils de plomb même pas dérangé par la coassophonie des grenouilles alentours (avez-vous déjà entendu un crapaud qui fait le même bruit qu’un portable sur vibreur ? très déstabilisant…).
Mais nous avons aussi pas mal visité la région. 1er jour, la côte nord-ouest et Fukushima : balade en voiture le long des côtes découpées, déjeuner dans un petit port de pêche avec restaurant de fruits de mer obligatoire. Quelques tables surélevées sur tatami (pas assez de recul et de souplesse pour m’asseoir confortablement), autour d’un bassin où barbote un élevage de seiches. Nouvel essai : le « ikizukuri » de seiche. La pauvre bestiole est préparée et dévorée vivante ! C’est paraît-il une preuve de fraîcheur très appréciée des Japonais. Comme les huîtres chez nous. Sauf que c’est déjà pour ça que je ne mange pas d’huîtres crues (il faut dire que je n’ai jamais eu l’occasion non plus). Alors que le mollusque nous dévisageait de son œil humide et lançait des SOS en agitant les tentacules, les 3 Japonaises qui m’accompagnent se régalaient en grappillant de leurs baguettes les morceaux prédécoupés de sa couche supérieure blanche et caoutchouteuse. Moi je n’ai pas eu le cœur et ai attendu qu’il nous revienne en tempura (beignets frits).
2ème jour, le Mont Aso : le grand air, le grand vert, sans câbles électriques, si ce n’est ceux du téléphérique qui mène au sommet de ce volcan en activité. Là nous attend une vue spectaculaire : l’intérieur du cratère, ceint par la caldeira, une découpe naturelle particulière dans le rocher multicolore. Le lac quasi-asséché laisse apparaître le fond du cratère, d’où émanent des fumées épaisses et menaçantes. Un responsable du site nous explique que cela fait une dizaine d’années qu’il n’avait observé une telle activité. Une partie de la visite est fermée au public, car le vent y a porté ce matin des gaz toxiques. A midi, on essaie une spécialité locale, le « curry-volcan » : le riz est en forme de cratère, d’où déborde la sauce. Très bien pour faire manger les gamins. Je me suis régalé.
3ème jour, les canaux de Yanagawa : descente bien agréable sur une barque, chargée d’une douzaine de touristes et menée par un gondolier intarissable de chansons et d’histoires sur tel arbre à fleurs, telle muraille, tel jardinet… Nous sommes accompagnés d’une autre amie japonaise et de ses deux petites filles de 2 et 4 ans, Yui et Mami, assez sages et pour tout dire adorables. On me les colle dans les bras et je ne saurais dire lequel était le plus mal à l’aise. Pour le déjeuner, passage obligé dans un restaurant dont la spécialité est l’anguille. Après la seiche, c’est la deuxième fois que je mange un plat auquel je m’étais pourtant juré de ne plus goûter, et que je suis agréablement surpris.
Le dernier jour, la jeunesse a été un peu mise à contribution pour la culture du riz. Il s’agissait juste de transporter les plants de riz (« ine ») élevés en pépinière jusqu’aux rizières (« tambo »). Etant l’un des rares initié aux vitesses manuelles, on m’a fait conduire un « keitora » (de « kei » qui signifie « léger » et « truck », camion ; encore un exemple de l’appropriation de l’anglais par le japonais pour créer quelque chose de complètement nouveau). Cette camionnette a deux places à l’avant et une benne à l’arrière (important pour la suite). Je fais mon baptême de conduite en vitesses manuelles avec volant à droite (on s’habitue vite, une fois qu’on a remonté et descendu 2 ou 3 fois sa vitre en cherchant à passer la seconde). Les copines m’ont assuré qu’il n’y avait aucune chance de se faire arrêter, il n’y a pas de policiers dans le coin. Ca faisait environ 3 minutes que je conduisais, j’avais déjà pris assez d’assurance pour faire des zigzags à 80 sur une route limitée à 40 pendant qu’une amie faisait l’idiote dans la benne à l’arrière, lorsque « pippipîîî », coups de klaxon : un motard qui nous fait signe de nous ranger sur le bas-côté. Sa mobylette crottée fait penser à un postier, si ce n’est la boîte en plastique posée sur le porte-bagages où est écrit « POLICE ». Il est ce qu’on appelle « O-mawari-san », l’îlotier protecteur d’une zone déterminée, et qui, dans cette campagne, doit sérieusement se tourner les pouces. Il commence à réprimander la copine dans la benne et demande les papiers du véhicule et du conducteur. Lorsque je descends, il pâlit : je dois être le premier étranger qu’il voit d’aussi près. Pour vous donner une idée, mon amie est une célébrité dans son village pour avoir vécu à l’étranger (Monaco) et parler anglais et français. O-mawari-san, qui ne doit pas avoir plus de 20 ans, a plutôt une bonne tête (pâle) mais je n’en mène pas large : complètement en vacances, j’ai laissé à la maison tous ces trucs qui d’habitude ne me quittent jamais : montre, téléphone portable et papiers. De toute façon, je n’ai que la photocopie d’une traduction de mon permis de conduire, dont je sais pertinemment qu’elle est périmée. Le policier commence à vouloir noter mon nom sur un calepin, mais il se décourage dès le prénom (déjà imprononçable pour les Japonais francophones). Puis il bafouille quelque chose à propos du permis international et avance timidement l’idée qu’il faudrait peut-être faire les vérifications qui s’imposent. Il appelle des renforts mais la voix féminine à l’autre bout de son portable, si elle l’interroge sur mes nationalité, sexe, profession… (toutes considérations dont j’imagine mal en quoi elles rentrent en compte dans le code de la route) ne semble pas plus au courant que lui de la marche à suivre dans ce cas particulier. C’est bientôt l’heure du déjeuner et O-mawari n’a pas l’air motivé pour faire le déplacement jusqu’à la maison, surtout pour effectuer un contrôle dont il nous avoue « ne pas très bien connaître » les tenants et aboutissants. La menace est passée. Reste au policier à sauver la face : il nous annonce sans rire que s’il nous laisse partir sans contravention, il s’agit bien d’un avertissement. Nous voilà rassurés sur l'efficacité de la police. Et moi qui ai failli croire que son incompétence et sa feignantise l’avaient lamentablement incité à fermer les yeux sur une série d’infractions flagrantes ! Nous nous empressons d’acquiescer en chœur. Il était temps de repartir, car inquiétée par notre retard, O-bâchan était déjà partie à notre rencontre dans sa « mémémobile », une chaise électrique améliorée, avec phares, clignotants, rétroviseur, panier à provisions, qui lui assure une bonne mobilité jusque dans les champs alentours ! Tout est bien qui finit bien, et on s’est marrés tout l’après-midi en se remémorant l’épisode.
Voilà c’était un TN un peu spécial, un hors-série « Lagnes News » (pour ceux qui ne connaissent pas, Lagnes c’est le petit village provençal où habitent mes parents, mon « do-inaka » à moi). J’espère que ça vous a plu, et vous dis à bienture pour de nouvelles aventôt.


