C'est officiel, y'a jamais eu autant d'inscrits en France sur les listes électorales, et si la participation suit (ce qui n'est pas gagné), le futur président de la république française pourra se vanter d'avoir mobilisé les foules. C'est le fruit de campagnes de sensibilisation et d'éducation peut-être, de l'électrochoc "Le Pen 2002" sans doute, du tapage médiatique évidemment. Sûrement pas de la qualité des candidats (quoique : "wahou, lui il parle vrai!" "oaah, elle, trop bonnasse!"), ni de la clarté de l'enjeu : la droite qui chasse sur les terres de la gauche, la gauche qui lorgne sur le fonds de commerce de la droite, et le centre qui n'a jamais fait autant d'émules.
Alors comme ça on pousse les gens à s'inscrire sur les listes électorales pour aller voter. Ca me rappelle les dizaines de milliers de "jeunes" entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2002, se retrouvant le pif boutonneux dans la merde fasciste, à se dire "ah bah flûte alors, si j'aurais su j'aurais voté au 1er tour", se promettant qu'on ne les y reprendrait plus, et on allait voir ce qu'on allait voir le moment venu. On a vu : aux législatives suivantes, raz de marée de droite, sur fond d'absention massive des jeunes partis bronzer. Ca m'a énormément déçu. J'attendais mieux. J'avais tort : c'est une évidence que seul le danger ressenti comme immédiat peut pousser les gens sans convictions à agir. Evidence qu'on peut résumer par l'axiome suivant : quand t'as fini de péter, le poil il se recolle au cul. But it's not my point.
My point is : si les gens ne veulent pas voter, s'ils ne savent pas pour qui voter, à quoi bon les y obliger ? Faudrait avoir une idée sacrément tordue de la démocratie ! Si on les pousse sans que ça vienne sincèrement d'eux, que signifiera ce vote ? Sûrement pas une expression de volonté. Et quelle chance pour qu'ils ne fassent pas une grosse connerie en votant dans le flou ou l'urgence ? Et on pourra même pas vraiment leur en vouloir, puisqu'ils votaient sans conviction ! Mais surtout, ils vont voter nécessairement pour quelqu'un qui ne les représente pas ! Peut-on envisager plus con, comme démocratie ? Au final, de qui est-ce que ça ferait le jeu, à part de ceux qui seront élus et qui se pavaneront avec leur pseudo-représentativité (je n'ose évoquer 82% de Chirac... bin tant pis, voilà c'est fait) alors que pas un électeur sur 10 ne connaît leur pensée, leur programme, leur personnalité ? Et après, que feront-ils de ces petits agneaux qui les ont gentiment élus mais qui ne s'intéressent pas à la politique ?
L'action de voter, et le contenu de ce vote, c'est le fruit d'une réflexion. Sur ceux qui s'abstiennent, combien le font pour de bonnes raisons, c'est à dire suite à une démarche réellement réfléchie et assumée ? C'est pas pour autant qu'il faut foutre la paix aux non-votants en se disant "le vote, autant le réserver à une élite qui sait voter (c'est à dire comme moi)". Il faut commencer par se demander pourquoi ils votent pas. Le genre de réflexion "bah une voix de plus, une voix de moins..." c'est évidemment pas satisfaisant, c'est le même genre qui amène à rester au pieu une minute de plus en se disant que c'est pas cette minute qui va nous mettre en retard (du vécu quotidien...). Idem pour "bah (oui, chez moi les agneaux, ils font "baaah"), bah moi je m'intéresse pas à la politique". Je suis pas sûr qu'ils réalisent que posséder un droit de vote individuel induit une putain de responsabilité vis à vis de la collectivité. Et que même s'ils pensent être en-dehors du jeu, leur non-voix a autant d'effet que la voix de n'importe quel autre : elle augmente l'impact de chacun des suffrages exprimés, et elle prive d'une voix le candidat qui en fait les représenterait le moins mal, ou mieux, qu'il auraient amené, par leur action jusque là, à les représenter. Quant au "tous pourris", peut-être bien mais contrairement aux vrais agneaux qui ne choisissent pas le berger, les citoyens ont les dirigeants qu'ils méritent. Qu'ils le veulent où non, ils ne peuvent pas échapper à cette responsabilité individuelle au devenir collectif : quoiqu'ils fassent, ils porteront une part du fardeau du résultat final. Alors autant s'impliquer. Et si on abstient, faut que ce soit une réelle décision, pleinement assumée.
Deuxième temps alors : comment s'intéresser, décrypter ? Le manque d'intérêt, c'est le plus souvent une méconnaissance. Aujourd'hui, les choix politiques ont des conséquences sur nos vies et sur le monde entier, du prix de l'essence à la pompe jusqu'aux cataclysmes. Y'a guère que les plaques tectoniques et les orbites célestes sur lesquels l'homme n'a pas d'influence, mais ça devrait se faire un jour. Par définition, on ne peut pas ne pas être concerné par une élection. C'est là que commencent les voeux pieux... : faire naître un intérêt pour les sujets, attiser, cultiver cet intérêt, lui donner des occasions de s'exprimer, le lier sans arrêt au concret. Confronter sans cesse les pensées, expliquer les enjeux qui sont derrière, qu'il existe une véritable différence, éthique, philosophique, entre la gauche et la droite. Comment ? Là, je sens que je vais réinventer la roue : les clubs, les partis, les blogs, et le café du commerce... mouais. L'éducation civique dans les écoles... bon début, mais trop tôt pour la plupart. Faudrait déjà avoir eu l'occasion d'une expérience professionnelle, d'exercer des responsabilités, pour s'intéresser vraiment à la politique (contrairement à l'intérêt pour le pouvoir, qui est inné). Toute personne majeure devrait déjà avoir eu ce début de vécu des réalités économiques et sociales. C'est l'intérêt d'instaurer un service civique, qui pourrait être obligatoire et un prérequis pour atteindre la majorité (qui ne serait plus nécessairement liée à l'âge).
Ensuite comment poursuivre l'effort, une fois entré dans la vie active ? La tête dans le guidon qui abrutit les uns, les montagnes de fric qui déconnectent les autres (ou les mêmes) : le boulot n'est pas en lui-même la garantie d'une construction d'un "soi" politque épanoui. L'entreprise n'est clairement pas non plus le lieu pour parler de politique, dans un débat libre, constructif et sans a priori. Ca n'est pas une critique, mais un constat : au mieux, elle est un lieu d'expérimentation, mais d'autant plus déformé qu'il est travaillé lui-même par des rapports de force dont la violence peut aller jusqu'à exclure le dialogue. A banir aussi, des lieux où les masses se rencontrent, pour écouter un leader d'opinion leur dire ce qu'ils ont envie d'entendre. Merci, pour ça y'a les églises. Par contre, je peux imaginer des universités où tout citoyen continuerait d'aller régulièrement écouter et discuter avec des professeurs, simples catalyseurs d'idées, qui amènent à réfléchir, à penser par soi-même, à remettre en cause constamment ses convictions... Au bout d'un moment de ce "travail" de la pensée, il y a nécessairement une réflexion propre qui se crée et se construit, une philosophie pratique qui non seulement permet, mais aussi incite naturellement à prendre les décisions par soi-même et en connaissance de cause. Qui aujourd'hui peut, en se regardant en face, revendiquer ce luxe ?
Enfin, les élections sont un moment important d'une démocratie, mais je me demande si c'est vraiment le plus important : si les électeurs ne restent pas constamment vigilants, les choses se décident de toute manière sans considération ni respect pour eux (à part, justement, à l'approche des élections suivantes). D'où l'intérêt de maintenir en éveil la conscience politique de tous les majeurs à travers ces "universités populaires".
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